• Nous sommes la paix que nous cherchons

    Nous sommes la paix que nous cherchons

    (Article publié dans la revue 3ème millénaire, hiver 2016)

     

    Nous sommes la paix que nous cherchons

    Lorsque nous aspirons à la paix et à la sérénité, que nous associons souvent à la sagesse, nous croyons qu'être en paix signifie ne plus avoir d’émotions, ne plus avoir de désirs, ne plus être en réaction. Car nos émotions nous déstabilisent ou nous font souffrir, nos désirs nous rendent agités, anxieux ou frustrés, nos réactions provoquent des malentendus ou des conflits avec autrui...

    Mais ceci est une paix fantasmée, très difficile à établir ou à maintenir. La paix véritable, la paix profonde et inaltérable, n’est pas cela. Etre en paix, c'est être en paix avec le monde tel qu'il est, avec la vie telle qu'elle est. C'est ne pas être en résistance, donc en conflit, avec la réalité. C'est une atmosphère intérieure d’acceptation inconditionnelle des émotions, des désirs, des réactions qui nous traversent. C’est être en paix avec l’expérience humaine, telle qu’elle se présente, d'instant en instant. Dans cette expérience, il peut y avoir de l'agitation, de la réactivité, de l'irritabilité, de la contrariété, de la frustration, de la colère, des conflits avec nous-même, avec une personne ou avec une situation. Nous ne pouvons pas empêcher durablement ces émotions d'émerger, ces réactions de se produire. Elles sont issues du conditionnement et échappent à notre contrôle. Le monde que nous connaissons est bâti sur la dualité : opposition de forces contraires, préférences, comparaisons, jugements, échelles de valeur, subjectivité, égocentrisme... L'esprit humain a été façonné à fonctionner sur cette base, à percevoir la réalité à travers une perspective qui ne peut que générer du conflit. Et tenter de lutter contre ce conditionnement pour trouver la paix ne fait que renforcer cette perspective puisque c'est encore se placer en opposition avec ce qui est.

    Vu comme cela, être en paix semble mission impossible. Pourtant, il est possible d'être en paix avec toutes ces manifestations, non pas en essayant de manipuler notre expérience ou nos états intérieurs, mais en contactant un espace qui, en nous, n'est jamais altéré ni affecté par les situations que nous vivons ou les émotions qui nous traversent. Un espace qui est libre du conditionnement et dont la nature est la capacité de tout accueillir de manière égale et paisible. Cet espace s’éprouve lorsque nous revenons à notre essence, à notre nature profonde. Car la bonne nouvelle, c'est que nous sommes la paix que nous cherchons. L'accueil inconditionnel est la qualité première de notre être, de la Présence consciente que nous sommes.

    Tous les phénomènes vont et viennent, tous les objets qui composent notre existence apparaissent et disparaissent, que ce soient des objets matériels, des personnes, ou bien des objets immatériels comme les émotions, les sentiments, les pensées, les humeurs, les états d'être... Rien n'est stable, rien n'est jamais acquis de manière définitive. Tout, dans la manifestation, est éphémère. Si nous essayons d'asseoir notre base, notre sécurité, sur un objet quel qu'il soit, que ce soit une acquisition matérielle, une relation, une réalisation personnelle ou un état émotionnel ou psychique, nous vivons tout le temps dans un sentiment de précarité car nous savons, au fond, que nous pouvons le perdre à tout instant. Or, la paix véritable se goûte lorsque la sécurité intérieure est établie. Pour asseoir notre sécurité intérieure, il nous faut donc trouver ce qui ne peut pas nous être retiré, ce qui ne dépend pas des circonstances, des expériences, des relations, des acquisitions... Ce qui est immuable, permanent, et ne peut être ni détruit, ni blessé, ni altéré, ni perdu. Cette dimension de nous-mêmes, cette Présence consciente qui préexiste à ce qui apparaît dans la perception, survit à toute circonstance et est profondément tranquille quoiqu'il arrive, car son essence est la paix inconditionnelle. C'est une paix « en soi », qui ne prend pas sa source dans le monde phénoménal, qui n'est pas l’inverse de l'agitation ou du conflit, qui n'existe pas par opposition à son contraire. Elle est sa propre source, et elle est disponible à tout instant.

    Le monde n'est ni beau ni laid, ni juste ni injuste. Le monde est tel qu'il est. Ce que nous ressentons vis à vis du monde, de la vie ou de l'être humain, ne dépend que de notre propre regard, de la perspective depuis laquelle nous les considérons. Seule la perspective non-duelle permet de goûter la paix, sans devoir pour cela nier ou fuir les réalités les plus dures du monde. La paix profonde est un ancrage dans l’instant présent, une Présence tranquille, à la fois neutre - sans préférence - et bienveillante - sans jugement -, à ce qui est en train d’être. Cette Présence est si vaste, si paisible et si lumineuse qu'elle peut tout contenir, tout soutenir. Elle sourit à la douleur et au chagrin, à la colère, aux désirs, à la peur... Toutes les pensées, émotions et réactions sont vues comme des expériences et sont aimées, sont autorisées à être là. Mais dans cet espace conscient, rien de tout cela n’est entretenu, cela ne fait que traverser, venir et repartir, comme des vagues, comme un flux. Tout état est vu et connu comme étant impermanent, et rien n’est saisi.

    C'est dans cette vision de l'impermanence, dans cette non saisie et dans la reconnaissance de notre pouvoir illimité d'accueil, que nous pouvons nous détendre et incarner la paix que nous sommes en toute circonstance.

     

    Suyin Lamour