• Liberté et libre-arbitre

    Liberté et libre-arbitre

     

    Sébastien : Je reviens vers vous car j'ai une autre interrogation sur le degré de liberté que l'homme a, concernant ses pensées, ses croyances, ses choix, ses actions etc...
    Dans votre livre, vous dites :
    P.30: "je vois que je ne décide de rien, ni de ce que je ressens, ni de ce que je pense..."
    P.72 : "nous n'avons aucun choix, aucun libre arbitre"
    (l'homme est une marionnette)
    en contradiction avec :
    P.45 : "la seule maîtrise que nous puissions avoir est la maîtrise de notre système de croyances."
    (je ne choisis pas les pensées qui m'arrivent mais en les observant je peux décider de celles que je veux garder, croire...)
    celle-ci étant elle-même en contradiction avec :
    P.72 :"le seul moment où nous faisons un choix conscient, c'est quand nous sommes libérés de tout système de croyances. " (ce n'est qu'en comprenant l'illusion que nous sommes libres)

    Alors, en tant que personne "normale" sommes nous le maître de nos pensées ? avons nous un degré de liberté sur nos actions, nos réactions ou sommes nous ballottés comme des marionnettes ?
    C'est complexe tout ceci. Je vois que vous mentionnez la loi d'attraction un moment. J'ai beaucoup lu aussi sur ça. Mais je trouve qu'elle va à l'encontre de l'éveil. Puisqu'à priori le libre arbitre est une illusion.
    Qu'en pensez vous ?

    Merci d'avance pour la réponse que vous pourriez m'apporter.


    Suyin : Oui, cela peut sembler complexe ou contradictoire selon le point de vue que l’on adopte.
    Du point de vue d’une personne séparée, s’il n’y a pas de libre-arbitre, alors nous sommes des marionnettes, nous subissons, n’avons aucun pouvoir sur notre existence, et c’est terrible pour ceux qui veulent contrôler leur vie, ou très reposant pour ceux qui aspirent à une forme de soumission au destin.
    Mais dans un sens comme dans l’autre, c’est une vue erronée.
    Pour qu’il puisse de pas y avoir de libre-arbitre, il faudrait que le libre-arbitre soit une possibilité. Or, ce n’est qu’un concept, issu de la croyance en la réalité d’un individu aux commandes de sa vie. Savoir s’il y a ou non un libre-arbitre suppose un personnage, un individu au centre de son existence, ce qui n’est pas la réalité.
    Personne n’est conditionné. Il y a des conditionnements qui animent un organisme corps-mental, et parmi ceux-ci, la croyance en un moi séparé qui serait au centre de cet organisme et pourrait donc avoir un contrôle sur les phénomènes, les pensées, les croyances, et donc des possibilités de choix ou de décisions. Ce moi séparé étant une idée, une identification illusoire, la notion de libre-arbitre s’effondre.
    L’organisme est conditionné oui, mais nous ne sommes pas l’organisme. C’est cette reconnaissance qui nous libère, qui nous permet, en tant que pure conscience, de ne plus croire les pensées conditionnées et de ne plus les nourrir. A ce niveau-là, il ne s’agit pas de choisir nos croyances, mais d’avoir la possibilité de les dissoudre. Et cela se fait tout seul, par la simple vision et reconnaissance que ces croyances sont illusoires, relatives. Elles ne sont plus prises au sérieux.

    Je mentionne la loi d’attraction non pas comme un outil pour contrôler sa vie, mais comme un phénomène de résonance entre nos croyances et les situations que nous vivons. Je dis que lorsque les croyances se modifient, les situations changent également.

    Utiliser la loi d’attraction pour obtenir ce que l’on désire, c’est comme utiliser une carte bancaire pour s’acheter un objet qui nous fait envie, c’est juste un outil.
    Chercher à obtenir ce que l’on désire ne va pas à l’encontre de l’éveil. L’éveil ne fait que générer une désidentification à l’organisme corps-mental, mais celui-ci continue à fonctionner comme il en a l’habitude. Il est programmé pour satisfaire ses besoins. C’est un état conditionné, que nous pouvons en effet observer. Si nous ne sommes pas identifiés à l’organisme, le désir de satisfaire des besoins peut toujours se manifester, mais ce n’est plus une condition à notre bien-être. Nous ne souffrons plus de frustration ou d’insatisfaction si les désirs de l’organisme ne sont pas satisfaits. Nous lâchons prise et n’essayons pas de forcer, de contrôler, d’aller à l’encontre de ce qui est. Il y a accueil. Accueil des phénomènes, accueil des désirs, accueil de la frustration qui peut aussi faire partie des réactions du corps-mental, accueil des émotions. Mais cela nous traverse sans nous affecter et sans qu’il y ait appropriation.

    Il n’y a pas de personne « normale » qui serait ou ne serait pas maître de ses pensées. C’est là le point important à comprendre, et surtout à observer. Je vous invite à observer comment les pensées arrivent et si vous pouvez trouver le moment où vous les choisissez, où vous décidez d’avoir l’idée de penser à telle ou telle chose… L’illusion d’un penseur (d’un auteur des pensées) ne peut vraiment se réaliser que par une observation attentive, sans a priori, comme le ferait un scientifique. Observez comment les pensées apparaissent, et essayez de localiser le penseur…

     

    Sébastien : Ok, la reconnaissance que nous ne sommes pas l'organisme libère et permet de dissoudre les pensées conditionnées. Mais cette reconnaissance se fait toute seule non ?

    Suyin : Oui

    Sébastien : Puisqu'avant cela, nous croyons au fait que nous sommes une personne, un moi séparé, donc conditionnée et donc sans pouvoir de choix, malgré le fait que nous pensons en avoir un.
    Conclusion, nous n'avons aucun pouvoir de se libérer. Et même en comprenant cela, en le concevant, on se dit qu'on lâche prise, on croit choisir le fait de lâcher prise. Mais même cela, en fait, on ne le choisit pas. N'est ce pas ?

    Suyin : Tout à fait. Ce sont des mécanismes. Le cerveau reçoit et interprète des informations. Il fait tout ça « tout seul ». Un jour, le mécanisme de recherche arrive au bout de ses ressources, et ça lâche. Un jour, la conscience cesse de focaliser sur les questions, il est vu qu’il n’y a pas de réponse, que ça tourne en rond, que tout cela est absurde… La recherche est stoppée par l’évidence de l’impasse… Et la réalisation se produit.

     

    Sébastien : En ce qui concerne la loi d'attraction, et selon ce que vous dites, tout ce que l'on peut en entendre est faux alors ? Ce qu'on en lit, c'est qu'elle peut servir à obtenir ce que l'on désire en choisissant nos pensées, notamment. (il y a d'autres actions). Tout ceci pour dire qu'il y a un contrôle.

    Suyin : C’est très subtil. Oui à un certain niveau cela fonctionne. On croit choisir nos pensées, et utiliser la loi d’attraction, et cela a des effets. Mais la vérité c’est que nous n’avons pas choisi nos pensées. Ce que nous croyons avoir choisi est le fruit d’un conditionnement (vouloir une belle voiture, une maison, un conjoint avec telles ou telles qualités, etc).
    En effet il y a un contrôle. Mais personne n’en est l’auteur. C’est un mécanisme, un programme. Il y a un désir, et une information disant que si l’on utilise la loi d’attraction on peut l’obtenir, et le cerveau génère la pensée qui correspond. Mais il faut remonter plus loin. Ce qui nous intéresse n’est pas de savoir si la loi d’attraction fonctionne, mais si nous sommes décideurs de nos désirs… Si nous sommes ce qui contrôle, ce qui agit…
    Chaque jour, l’organisme œuvre pour réaliser ses désirs et répondre à ses besoins, c’est une évidence, qu’il utilise la loi d’attraction ou d’autres moyens. Mais le truc c’est d’observer s’il y a un individu central aux commandes de cela…
    Quand nous sommes partagés entre plusieurs choix, comment se fait le choix ? Est-ce qu’il y a un individu qui est divisé et finit par prendre une décision (ce qui semble être le cas si on n’observe pas de près), ou est-ce qu’il y a diverses voix intérieures qui s’opposent, et celle qui est la plus forte en intensité l’emporte ? Et dans ce cas, où est le « moi » central ? Est-il la voix qui l’emporte ? Mais s’il est la voix qui l’emporte, qu’était donc l’autre voix ? Un autre « moi » ?… Où est le centre ?…


    Sébastien : Selon nos croyances, notre vie sera. C'est ce que vous dites et je suis d'accord avec cela.
    Mais si étant dans l'illusion, en fin de compte, nous n'avons aucun pouvoir de choisir nos pensées, nos croyances, à quoi bon ?
    De même, tout ce qui traite du développement personnel, une personne qui souhaite évoluer sur tel ou tel domaine croit agir par elle même, mais en réalité elle ne fait rien. Elle ne fait que suivre un conditionnement.

    Suyin : Oui, et alors ? Il n’y a pas de problème avec ça. Dans une démarche de ce type, un travail se fait sur le psychisme qui va transformer des schémas de souffrance et elle se sentira mieux. Qu’elle croit en être l’auteur ou non ne change rien, et n’est pas si important. Là où cette croyance d’être l’auteur est destructrice, c’est quand cette personne se sent en échec si elle n’obtient pas de résultats, ou bien quand elle vit dans l’inconfort permanent de tenter de contrôler les choses. Tenter de contrôler, c’est être tout le temps sous tension, et cela ne permet pas de vivre dans la paix et la plénitude qui est notre état naturel.

    Sébastien : Même ce que vous m'invitez à faire, d'observer ses pensées. Ce n'est pas nous, donc, qui décidons d'observer nos pensées.
    (D'ailleurs, exercice vraiment pas simple. En effet, on constate que les pensées arrivent. D'elles même. On ne décide pas vraiment de la pensée que l'on va penser. J'ai l'impression aussi de ne pas réussir à observer toutes mes pensées.)

    Suyin : En effet, il n’y a personne qui décide d’observer. Je vous ai invité à observer vos pensées, le cerveau a reçu l’information et l’attention y répond. Comme lorsque l’on dit à quelqu’un : « regarde ! » en levant les yeux au ciel, automatiquement ses yeux vont suivre le mouvement. Mécanisme spontané… L’attention répond à un stimulus.
    Ce n’est pas nécessaire d’observer toutes vos pensées, l’essentiel est de voir qu’elle arrivent « toutes seules ». Et de regarder si vous êtes ce qui pense, ou bien ce qui perçoit les pensées, ce qui en est conscient, ce qui les voit apparaître et disparaître...


    Sébastien : "Il n’y a pas de personne « normale » qui serait ou ne serait pas maître de ses pensées."
    Oui, car au final il n'y a personne. C'est bien ça qui est sous entendu ? C'est une illusion, qu'on y croit ou non, qu'on le comprenne ou non.

    Suyin : Absolument

    Sébastien : Mais même si on peut le concevoir, tant que la reconnaissance ou la grâce ne se fait pas, il est très difficile de vivre avec car la vie, notre vie se fait totalement autour de ce moi, ou du moins de cette croyance en ce moi. Et de se dire, je me répète, que l'on a aucun contrôle, c'est vraiment bizarre. Voir absurde.
    Même si le concept de moi, de libre arbitre, c'est une illusion, c'est quand même notre réalité. C'est ce que l'on vit au quotidien. Çà a donc d'un côté une certaine réalité.

    Suyin : Oui, comme le Père Noël. Il a une certaine réalité dans notre imaginaire tant qu’on croit à son existence. Et puis un jour, on découvre qu’il n’est pas réel…

    Sébastien : J'aime à dire que pour l'instant n'ayant pas eu la reconnaissance, me prenant pour une personne séparée et donc étant identifiée ainsi, je n'ai pas de libre arbitre, je vis comme si j'en avais un.

    Suyin : oui, et vous ne pouvez pas faire autrement. Mais si vous vous posez toutes ces questions, c’est qu’une part de vous souhaite connaître la vérité, en a l’intuition. La conscience que vous êtes commence à se réveiller. Faites-lui confiance, laissez faire cela. Laissez être les questions, laissez être la recherche, ainsi que les moments où vous voyez qu’elle est absurde et où vous ressentez l’envie de lâcher prise... Détendez-vous avec ce qui est, avec ce qui vous traverse, quoique ce soit. Plus vous serez confiant et ouvert à recevoir la vérité, plus vous vous en rapprocherez. Contentez-vous d’observer tout cela d’un œil bienveillant, et même amusé ! Et quand vous serez prêt à voir, vous verrez.