• La culpabilité

    La culpabilité

     

    Annick : Tu dis « la culpabilité est un refus de soi », qu’est-ce que tu entends par là ?

    Suyin : Quand on se sent coupable, on rejette notre propre attitude. On la juge, et on se rejette soi-même. C’est un refus dans le sens d’une non-acceptation de ce que l’on fait ou de ce que l’on est.

    Annick  : Et tu peux vivre sans culpabilité ?!

    Suyin  : Ho que oui. C’est ça la liberté. Nous ne pouvons plus juger nos actes quand nous savons que nous n’en sommes pas les auteurs. Les réactions que nous avons ne nous appartiennent pas. Cela nous traverse, ce sont des mouvements spontanés ou des conditionnements qui échappent à notre contrôle. Combien de fois nous sommes-nous dit : « mais pourquoi j’ai fait ça ? Mais pourquoi j’ai dit ça ? » Je l’ai dit, et j’aurais voulu ne pas le dire. Donc il y a quelque chose que l’on n’a pas contrôlé, qui nous a échappé, et ensuite on se tape sur la tête pour une action ou une parole que nous n’avons pas voulue, décidée, qu’à la limite nous avons subie. C’est absurde ! On ne peut pas se juger de quelque chose qu’on n’a pas voulu faire, cela n’a pas de sens.

    Annick  : Mais n’est-ce pas être dans l’amoralité, dans l’irresponsabilité ? Je fais n’importe quoi, parce que mon cerveau me dit de faire n’importe quoi, et après je m’en fous…

    Suyin : Non, ce qu’il faut regarder, c’est que de toute façon ces choses on les fait. On fait déjà « n’importe quoi » comme tu dis. Qu’on le juge ou non cela ne change rien.

    Annick  : Oui, mais le fait de le regretter après coup peut faire que tu ne le referas pas.

    Suyin : Tu crois que c’est nécessaire de se juger de quelque chose pour ne pas le refaire ? On peut aussi simplement constater que ce que l’on a fait a entraîné des conséquences douloureuses pour soi-même ou pour autrui. Voir que nous n’y sommes pour rien, mais reconnaître que les conséquences ne sont pas agréables et que ce serait bien si cela ne se reproduisait plus. Il n’y as pas besoin de rajouter de la culpabilité. Le cerveau enregistre l’information, et la prochaine fois, peut-être que notre réaction sera différente.
    On ne va pas se mettre à faire n’importe quoi sous prétexte que nous ne sommes responsables de rien, parce que notre élan naturel est toujours de faire de notre mieux de toute façon. Dans notre vie quotidienne nous faisons toujours de notre mieux, et parfois nous faisons des choses que nous regrettons parce que nous n’avions pas prévu les conséquences que cela aurait, ou parce que nous avons été dépassé par nos émotions. Par exemple nous avons parlé brutalement à notre compagnon et cela l’a blessé. Nous pouvons constater cela, voir que nous ne l’avons pas fait exprès mais en être désolé pour lui et souhaiter réagir autrement la prochaine fois, sans pour autant se sentir coupable. Les enfants savent cela. Quand on les gronde, ils répondent toujours « j’ai pas fait exprès ». Et c’est vrai.

    Annick   : Mais on leur dit : « c’est parce que tu n’as pas fait attention »

    Suyin  : Tout à fait, et ce n’était pas volontaire de ne pas faire attention, cela leur a échappé. On peut donc faire grandir notre attention à l’autre pour éviter de le blesser, tout en sachant que cela peut encore nous échapper car on peut être dépassé par nos mécanismes, mais en gardant à l’esprit que si ces mécanismes nous échappent, ce n’est pas de notre faute. Si nous pouvions faire autrement, nous le ferions, puisqu’au fond nous ne souhaitons pas nuire à l’autre. Tu vois ?

    Annick : Oui, nous sommes souvent dépassés c’est vrai, cela arrive très souvent de penser : « mais pourquoi j’ai dit ça alors que je ne voulais surtout pas le dire ? »

    Suyin  : Pourquoi, et bien justement parce que nous ne sommes pas l’auteur de ces réactions. Mais il peut y avoir un contrôle qui se met en place dans le psychisme une fois qu’il a reçu l’information que telle action entraîne telle conséquence. Le cerveau a une grande capacité d’apprentissage. Quand on s’est brûlé 2 ou 3 fois la main en la mettant dans le feu, on ne la remet plus. Parfois une seule fois suffit, parfois il en faut plusieurs. Mais la culpabilité n’est d’aucune utilité dans cet apprentissage. Au contraire. Quand on a une mauvaise image de soi, on est encore plus susceptible d’être dépassé par nos réactions ou nos émotions. Si l’on accueille nos réactions avec bienveillance, elles se cristallisent beaucoup moins et ont beaucoup plus de chance d’être transformées.

    Annick   : Mais la culpabilité peut nous envahir, cela nous échappe aussi ! Là pour le coup, la culpabilité n’est pas une démarche volontaire.

    Suyin  : Tout à fait, parce que c’est un conditionnement. On nous a éduqués comme ça, donc on réagit comme ça. Mais nous pouvons rééduquer le psychisme en voyant que cette culpabilité n’a pas d’utilité et qu’elle nous fait souffrir. Quand la culpabilité se manifeste, nous pouvons voir que cela signifie que nous croyons que nous sommes responsables, mais si nous savons que ce n’est pas vrai, que ce n’est que le fruit du conditionnement, alors nous investiguons : suis-je vraiment coupable ? Non, j’ai réagi d’une façon spontanée et cela m’a échappé, et je ne suis pas coupable que cela m’ait échappé… et la culpabilité tombe.
    Et cela ne veut pas dire que l’on va faire n’importe quoi.
    Et cela libère énormément, parce qu’il y a des choses que l’on ne fait pas par peur de ce que les autres vont penser, car la culpabilité est souvent placée sur des choses totalement infondées souvent dues à la pression de l’entourage ou de l’éducation.
    La culpabilité et la culpabilisation sont des sources de grande souffrance. Pour moi c’est complètement incohérent de punir, de mettre des gens en prison même s’ils ont fait des choses horribles. Car quand une personne fait du mal à une autre, c’est qu’elle animée par un stress énorme et qu’elle n’a trouvé que ce moyen pour soulager ce stress. Elle n’a pas pu faire autrement. En quoi est-elle coupable de cela ? Ce qui serait cohérent, ce serait d’accompagner ces personnes pour une transformation intérieure, pour une guérison, parce que ce sont des personnes qui sont en souffrance, et de les empêcher de nuire aux autres bien sûr. Mais l’idée de la punition, alors qu’ils ne sont pas responsables, c’est faire encore plus de mal dans le monde. Je vois les êtres dans leur profonde innocence, ils n’y sont pour rien s’ils souffrent, s’ils sont dépassés par leur pulsions, s’ils n’ont pas eu les moyens d’agir autrement à cause de leur conditionnement et des traumatismes qu’ils ont vécu.

    Annick  : Pour toi nous n’avons aucune responsabilité ?

    Suyin  : La seule responsabilité que j’ai, c’est celle de mes réactions. C’est à dire que je n’accuse personne de la façon dont je réagis aux situations. Mes réactions sont dues à mes conditionnements. Je pourrais accuser mes parents, mais il n’y sont pour rien s’ils ont été conditionnés comme ils l’ont été et s’ils m’ont conditionnée en conséquence. Personne n’est coupable de rien. Si dans une situation difficile avec quelqu’un, j’ai des ressentis émotionnels douloureux, je ne vais pas lui dire que c’est de sa faute parce qu’il m’a dit ou fait telle chose. Je vais prendre la responsabilité de mon ressenti, parce que je sais que je réagis en fonction de mes propres schémas ou croyances, l’autre n’y est pour rien. Une autre personne à ma place réagirait peut-être tout à fait différemment.
    Mais je n’ai pas besoin de me sentir coupable pour prendre la responsabilité de ce que je ressens.