• Densification, identification et conscience impersonnelle

    Densification, identification et conscience impersonnelle

     


    Annick : J’ai du mal à comprendre la notion de densification.

    Suyin : La densification c’est la focalisation de la conscience sur un point. Quand nous voyons un paysage de haut (comme quand on est dans un avion), si nous ne focalisons sur rien, nous voyons le paysage dans sa globalité. Ou alors nous pouvons focaliser sur un point et regarder la maison qui est en bas, et là on pourrait dire que la conscience se condense sur quelque chose, car nous mettons toute notre attention sur ce point.
    C’est l’effet que cela fait quand nous sommes densifiés dans l’ego, avec cette sensation d’être quelqu’un, la perception est totalement absorbée, tout tourne autour de ça, de ce point-là : moi. Moi, et puis le monde autour. Et quand la conscience prend une perspective globale, ce personnage-là, ce point, n’est plus vu comme étant plus important que le reste. Il est comme vu d’un point de vue supérieur, fondu dans le paysage. Donc cela donne une impression d’expansion au niveau de la conscience, plutôt que de densification, de focalisation sur quelque chose.

    Annick : C’est la focalisation sur le soi ?

    Suyin : Oui tout à fait, sur le soi en tant qu’individu.

    Annick : peux-tu approfondir le terme « identification » ?

    Suyin : S’identifier c’est « se prendre pour », c’est considérer : « je suis cela ». « Je suis cette personne, je suis ce corps, je suis ces pensées… » Principalement on est identifié au corps et aux pensées.
    Dans ce sentiment d’identification, je crois que je suis ça, et rien d’autre que ça.
    Quand on naît, on est juste une conscience, on ne se définit pas. Et puis on va nous donner un nom, un sexe, etc., et là on va commencer à s’auto-définir. Mais avant de s’auto-définir, on existait. Avant toute définition, nous sommes conscients d’exister. Et cette conscience d’exister, elle est commune à tous, elle n’est pas personnelle, nous avons tous la même. C’est cela que l’on appelle la conscience impersonnelle. Quand le mental (le système d’interprétation) arrête de définir, de s’auto-définir comme étant une personne avec un nom, un sexe, etc., quand tout cela disparaît, il reste juste l’évidence que je suis, et que je suis conscient d’être. Et c’est l’évidence que pour tout le monde c’est pareil. Donc ce qui faisait que je me sentais différent de l’autre quand je me définissais, dans le moment où il n’y a plus de définition je me rends compte que je ne suis pas différent de l’autre, qu’on est la même conscience.

    Annick : Donc ça c’est la notion de conscience globale ?

    Suyin : Oui globale, qui est impersonnelle et dont on peut dire qu’elle est notre véritable nature, c’est à dire qu’elle pré-existe à l’individu, qu’elle est là avant toute définition. Les définitions vont venir ajouter par-dessus des concepts qui vont faire qu’on va se prendre pour un être particulier et séparé du reste. Chaque organisme a bien sûr des caractéristiques uniques, il n’y a pas deux fleurs identiques dans la nature, mais c’est la même essence qui les anime.
    Dans la condition éveillée, il continue à y avoir ce corps qui perçoit à sa façon, ce psychisme avec ses réactions spontanées de préférences pour certaines choses et de jugements dus au conditionnement qui peuvent apparaître, mais là je ne me considère plus comme étant cela, ce n’est plus mon identité. Mon identité c’est la conscience qui, en quelque sorte, joue à percevoir les choses d’une certaine manière et qui pourrait les percevoir tout à fait autrement si l’organisme était conditionné autrement. Le conditionnement n’est plus quelque chose de vrai et qui est mon identité, ça devient quelque chose de relatif qui est juste une expérience. Et mon identité devient la conscience universelle.
    Et ça fait une grande différence dans la façon dont on se perçoit et dont on interagit avec le monde.
    Dans une conscience de soi individualisée, on se sent séparé du reste, on se sent seul, isolé, différent de l’autre, étranger, incompris… Et c’est douloureux… Alors que dans la perception impersonnelle, le sentiment de séparation disparaît, la solitude disparaît, la souffrance disparaît. Le sentiment de séparation est la base de la souffrance. Et la découverte, là, c’est que c’est une illusion, c’est un conditionnement.
    Dans la réalité, en tant que conscience on n’est pas du tout séparé les uns des autres. Donc l’idée c’est de transcender cette notion de séparation qui nous fait souffrir, et qui n’est pas vraie ! Car encore si c’était la vérité, bon ok, on se ferait une raison ! Mais quand tu découvres que ce n’est pas la réalité et qu’on souffre à cause d’une illusion, d’un conditionnement, alors tu te dis : pourquoi je continuerais à souffrir si ça n’est pas la réalité ? Pourquoi ne pas plutôt revenir à cette perception globale et impersonnelle dans laquelle il n’y a pas de souffrance et qui est ma véritable nature ?