• De l'impersonnel...

     

     

    Jolies surprises en relisant, 22 ans après, l'Art de Rêver de Carlos Castaneda, avec mon regard d'aujourd'hui :

     

    « Lorsque tu fais face à cet inconcevable inconnu, là-bas, dit-il en pointant du doigt tout autour de lui, tu ne perds pas ton temps avec des mensonges minables. Les mensonges minables sont pour ceux qui n'ont jamais eu la moindre idée de ce qui est là-bas, à les attendre.

    - Qu'est-ce qui nous attend là-bas, don Juan ? »

    Sa réponse, une phrase apparemment inoffensive, fut cependant pour moi plus terrifiante que s'il avait décrit les choses les plus horribles.

    « Quelque chose d'absolument impersonnel. »

     

    Je m'étonne et m'amuse – j'avoue – de la réaction de Carlos, et en même temps, cela m'amène une réflexion.

     

    Le terme « impersonnel » est bien mal compris. On y voit quelque chose de froid, détaché, inhumain. Alors peut-être devrait-on plutôt parler de « non personnel » ?

    La conscience impersonnelle est tout sauf froide, c'est l'Amour même ! C'est simplement qu'il n'y a pas le filtre de l'importance personnelle. Pas un élément de l'expérience vécue qui soit plus important qu'un autre. Tout est au même niveau « d'importance » ; et par là-même, tout est aimé également d'un amour absolu, sans préférence, sans comparaison, sans échelle de valeur.

     

    C'est amusant, en un sens, que Carlos soit terrifié par l'idée qu'il se fait de ce qui constitue en réalité la seule véritable sécurité intérieure, la fin de toute peur !

     

    En poussant encore ma réflexion, j'en viens à nouveau au constat de l'effroyable erreur de perspective dans laquelle tombent la plupart des chercheurs spirituels : la croyance qu'il faut dissoudre l'ego pour vivre l'éveil. Qu'il faut lâcher le personnel pour connaître l'impersonnel. Que la « personne » doit disparaître. Croyance qui fait tourner le mental en rond dans son bocal : un « moi » qui tout à la fois aspire à sa dissolution et la redoute, et qui tente plein de stratégies pour disparaître et laisser la place au Soi. C'est non seulement impossible – l'ego n'a pas ce pouvoir - mais cela crée une nouvelle division, une profonde fracture intérieure.  

     

    Plus ça va, plus j'ai du mal à employer le terme d'éveil et même de Réalisation, car ces mots insinuent qu'il y aurait d'un côté l'éveil, la vraie vie, la vérité, la pure conscience et de l'autre le non-éveil, le rêve, l'illusion, l'ego... Ceci est vrai sans doute jusqu'à un certain point mais cela devient rapidement un écueil... et s'avère faux une fois que l'unité de toutes choses est reconnue.

    Tout au plus puis-je parler de connaissance de ma nature profonde et témoigner de son corollaire : le contentement sans condition. Et que cela se vive sur le mode personnel ou sur le mode impersonnel s'avère désormais secondaire.

    Ma fille, ado, disait souvent qu'elle était « désolée pas désolée ». De la même manière, je peux dire que l'existence se déroule à présent en mode « personnel pas personnel » ! Quelle respiration, quelle détente dans cette inconcevable liberté de dire un oui joyeux à l'expérience de la limite, portée par la connaissance de ma nature illimitée !

     

     

     

     

    « Le créateur et la créature ne sont pas séparés